Retour sur la conférence-débat avec Najat Vallaud-Belkacem – « Faut-il éduquer au numérique ? »


En décembre 2018, l’ULiège a reçu Madame Najat Vallaud-Belkacem pour une conférence sur l’éducation au numérique. Grâce à son expérience de Ministre de l’Education française, elle plaide pour une réelle éducation au numérique afin d’en faire un levier d’émancipation. Car même si les jeunes « digital native » se sont emparés des technologies, ils n’en mesurent pas toujours les implications, enjeux et conséquences.

La soirée s’est déroulée sous la forme d’un débat-table ronde informel. Ce résumé en présente les grandes lignes.

Le débat démarre sur une anecdote. En tant que Ministre de l’Education, Mme Vallaud-Belkacem s’était saisie du dossier du numérique en lançant un grand plan d’éducation au numérique de près d’un milliard d’euros. Elle a été confrontée à de nombreuses critiques, notamment de certains grands patrons, qui estimaient que ce n’était pas le rôle de l’école et que ce n’était pas nécessaire. Or, plus tard dans sa vie professionnelle, elle a assisté à une conférence, devant des patrons du CAC40, qui relatait les compétences attendues pour les employés du futur : être capable de maîtriser l’intelligence artificielle, faire le tri dans les informations, faire preuve d’agilité, … Les patrons, qui acquiesçaient à ces compétences attendues, sont parfois ceux qui lui reprochaient son plan ! Ne font-ils donc pas le lien entre les attentes du monde professionnel et la nécessité d’une éducation au numérique dès le plus jeune âge ?

L’argument principal des détracteurs de ce genre de plan réside dans le fait qu’ils sont convaincus que l’introduction du numérique à l’école se fait au détriment des matières fondamentales.

Et en effet, il a été démontré que le numérique, lorsqu’il est mal amené dans les écoles, génère des dégâts. Si les enseignants ne sont pas formés, le numérique relève du gadget et engendre une perte de temps.

Mais lorsqu’il est bien amené, lorsque les enseignants sont formés aux usages pédagogiques du numérique, celui-ci devient bénéfique, non seulement pour l’acquisition de nouvelles compétences numériques, mais également pour l’amélioration de l’apprentissage des fondamentaux.

Et c’est ce point-là qui est crucial. Le plan que la ministre avait adopté commençait par une formation des enseignants. Ces formations montraient que le numérique favorise la différenciation pédagogique. Le numérique devient donc un prétexte pour sensibiliser les enseignants à cette différentiation pédagogique et à la diversification pédagogique.

Donc l’introduction du numérique sert à une meilleure acquisition des compétences fondamentales d’abord parce que les professeurs sont sensibilisés à la différenciation pédagogique, qu’ils modifient leurs méthodes et permettent ainsi à un plus grand nombre d’élèves de s’accrocher.

Le deuxième pilier fondamental est la qualité des ressources utilisées. L’utilisation du numérique n’est pas un scan d’un manuel scolaire à lire sur écran et non sur papier. Le but est évidemment le développement de ressources interactives, d’exercices, … Elle avait mobilisé les éditeurs de manuels scolaires pour qu’ils repensent les manuels, tout en tenant compte des élèves en situation de handicap. Le numérique apporte en effet une réelle réponse aux besoins de ces étudiants porteurs de « dys » (lecture augmentée, taille de police, …).

Il est question ensuite du matériel mis à disposition. Il ne fallait évidemment pas créer de nouvelles inégalités entre les élèves. Car il y a toujours ces 2 courants opposés : le « Bring your own device » (BYOD) qui propose de recourir aux outils personnels apportés par les élèves, et cette autre tendance qui suggère que des fonds publics doivent permettre l’équipement en matériel informatique des établissements scolaires (pendant le temps de la classe ou même par le prêt d’un outil que les élèves peuvent emmener chez eux le soir). Cette dernière option a été choisie par la Ministre, afin de lutter également contre la fracture numérique des parents.

Le dernier point essentiel est celui de l’innovation. Si on veut convaincre, il faut innover et évaluer. Plusieurs laboratoires d’université et start-up ont été soutenus pour aider les écoles en développant une réelle pratique de l’éducation au numérique.

Malheureusement, un coup d’arrêt à ces initiatives a été porté au printemps 2017 à la fin du quinquennat de la ministre.

Par la suite, Madame Vallaud-Belkacem a été sollicitée par la Commission européenne pour voir ce qui se fait dans d’autres pays européens. Elle a pu constater qu’il y avait de nombreuses initiatives très positives un peu partout. Par contre, elle souligne également une grande perte de temps pour la création de ressources. Il y a vraiment une nécessité de mieux mutualiser les ressources créées. Elle a recommandé à la Commission de soutenir ces mutualisations par des fonds ou des projets.

Le débat se poursuit avec l’avis de Pierre Delvenne, Chercheur qualifié FNRS au Département de Science Politique, qui apporte un regard plus politique sur la situation.

Il souligne l’importance d’apporter cette réflexion sur l’éducation au numérique au niveau des pouvoirs politiques. En effet, le numérique est présenté comme un enjeu dont le politique doit se saisir pour assurer l’avenir de ses concitoyens.

Mais le numérique est porteur de débats et de fractures : fracture sociale, mais aussi fracture entre les « native » et les personnes plus âgées, les enseignants (qui sont nommés « immigrants numériques »). Il faut donc qu’ils cohabitent.

Si les politiques se saisissent du numérique, il faut se poser les questions du « pourquoi » (ce n’est pas un fin en soi) et du « comment » ? Même si on voit que le monde bouge et qu’il est nécessaire de maitriser la technologie, il faut être attentif à ne pas créer une dépendance (quel matériel, quels contenus, pourquoi ces contenus ?).

Pierre Delvenne rappelle l’existence des stratégies Digital Wallonia et Digital Belgium qui existent chez nous et qui sont peu remises en question. L’une de ces initiatives est « Wall-code » (contraction entre Wallonie et coder) dont l’un des objectifs est la formation à la programmation. Si on y regarde de près, c’est une initiative qui vise à susciter des vocations pour répondre au marché du travail car il y a pénurie de programmeurs.

La question fondamentale est celui du rôle de l’école : doit-elle former les jeunes à décrocher un job ou doit-elle former les jeunes à avoir un esprit critique qui doit être étendu aux questions numériques ?

C’est une question de démocratie ! Si on considère qu’il faut maitriser les outils numériques pour décrocher un emploi et qu’on doit le faire le plus tôt possible, alors les enseignants doivent être aussi formés dans cette perspective et ils peuvent être dépassés en tant qu’ « immigrants numériques ». Mais si on considère qu’on cherche à former à avoir un esprit critique, alors les méthodes des enseignants ne sont pas obsolètes et elles sont prioritaires sur le numérique.

Le troisième intervenant est Pierre-Yves Hurel. Il est assistant au Département des Arts et Sciences de la Communication de l’Université de Liège. Il est membre du Laboratoire d’Étude sur les Médias et la Médiation et de l’Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines. Il consacre ses recherches doctorales à l’étude du jeu vidéo amateur.

Il invite à regarder ce qui se fait en-dehors des murs. Il rappelle la vision commune sur le numérique : de grandes entreprises qui créent des logiciels et des contenus d’une part, et de l’autre des utilisateurs qui « consomment » ces outils, sans remise en question.

Mais pour lui, on ne donne pas encore assez de visibilité au fait qu’il y a plein de pratiques numériques culturelles différentes : des personnes qui créent des dispositifs numériques en tant qu’amateurs comme par exemples la création de jeux vidéo, la création d’une appli pour un anniversaire, la participation à un forum politique, …

La création de jeux vidéo en amateur est d’ailleurs au cœur de ses recherches. Au départ, il interrogeait ces créateurs en leur demandant s’ils espéraient en vivre. Mais en fait, généralement, c’est un hobby sans but professionnel. Il y a donc des personnes qui créent des « objets numériques » tout à fait personnels.

Il y a une grande diversité culturelle, qu’on peut comparer au cinéma amateur. Ces créations échappent complètement aux grands producteurs de contenus vidéo-ludiques, qui représentent généralement l’élite blanche hétérosexuelle bourgeoise. On retrouve dans ces œuvres modestes une grande diversité.

Pour que les gens puissent créer, ils doivent avoir accès à des outils et pouvoir se les réapproprier, c’est-à-dire les utiliser en dehors des usages prescrits. Cela favorise évidemment la réflexion et le jugement critique puisqu’il faut apprendre à utiliser les outils autrement.

Pour lui, donner accès aux outils est intéressant, mais ce n’est qu’une étape. Les institutions éducatives et culturelles ont vocation à définir ce qu’est le numérique. Elles peuvent donner une puissance d’agir pour développer une expression citoyenne.

Le débat se clôture sur la même question posée aux 3 intervenants : quelle évaluation pour les initiatives d’éducation au numérique ? Que peut apporter le numérique et comment peut-on le vérifier ?

Najat Vallaud-Belkacem : on a besoin de nouveaux outils pour mesurer ce qu’on veut évaluer. Les outils de l’école actuelle ne sont pas adaptés. Le process d’évaluation doit s’adapter au fur et à mesure puisqu’on ne sait pas ce que sera le monde de demain.

Pierre Delvenne : Avant d’évaluer les politiques publiques, il faut évaluer les choix technologiques qui sont posés. Quels sont les éventails des choix technologiques ? Il faut doter les décideurs de mécanismes pour éclairer les choix. En France, il y a des institutions qui peuvent aider les décideurs.

Pierre-Yves Hurel : l’enjeu est de voir ce que l’institution scolaire peut apporter au numérique et non ce que le numérique peut apporter à l’école. C’est un retournement de la question ! Il est important d’apporter un regard critique sur les outils et de montrer ce que sous-tend l’outil (cfr. Logiciels industriels vs libres) : dépendance, consommateur, collaboration, …

La conférence complète est à réécouter sur : http://www.msh.ulg.ac.be/retour-conference-debat-najat-vallaud-belkacem-faut-eduquer-numerique/?fbclid=IwAR257z8KdsSWJRuSsKDJRzsO_ZWhW4Zceg2tCxtC0hZQORxvuUwGii_rTMY